Solidaire statt solitaire !

Image originale d'Agnès Kuster-Fernex

« Solidaire statt solitaire ! Poésie pour un Dreyeckland sans frontières au temps des confinements nationalistes. »
Printemps 2020

Victor Saudan (Bâle)

En coopération avec Eva-Maria Berg (Baden-Würtemberg), Jérémie Goldschmidt (Bas-Rhin), Jean-Luc Villermain et Christiane Desvigne (Haut-Rhin).

La région trinationale du Rhin Supérieur est une utopie vivante : beaucoup de ses habitants pratiquent avec fierté une vie sans frontières et ont construit une identité transnationale. Au moment du confinement cette utopie vivante est sacrifié d’un jour à l’autre au profit d’un nationalisme exclusif. Comment réagir ?

A la mémoire de Nathan Katz

Silence profond au milieu du village
Personne dans la rue
Pas une seule voiture
Qui passe
Pendant des heures
Silence d’un autre temps
Silence hors du temps

Souffle à travers le verger en fleurs

Le chant du merle d’un coup
Cristallin
Mélodieux

Ciel vaste
Bleu claire

L’air
Glacial

Vrombissement du ciel
Hélicoptère
Vaisseau fantôme
Tourne autour du village

Image de guerre
Image d’invasion

Contrôle du confinement
De la frontière

Interdiction d’aller chez l’autre

Le Dreyland
Abandonné
déchiré
Une fois de plus.

Schalttagtotentanz

Pour Eva-Maria Berg

Mit dem Elektrovelo
Der Windwand entgegen
Schalttag
Zur einzigen Post
Offen am Samstag
In der ganzen Region

Jura Alsacien
Jura im Elsass ?
Wo ist denn das ?
Zuckerbrotland ?

Route de la carpe frite
Land der geschlossenen Beizen
Und efeuüberwucherten Scheunen
Villages dortoirs
Des transfrontaliers enrichis
Et des hautains cavaliers suisses

Erste Schlüsselblumen
Grüssen vom Wegrand
Tief in den rauschenden Wäldern
Von St.Brice

Intervalles in der Tasche
Auszusenden in die Welt

Welt vereinigt
Unter der Krone
Einer Krankheit

Schade
Der dazu passende
Totentanz
Wurde abgesagt Gestern morgen um 10h15.

Et maintenant faire le ménage

Prendre en main
Tout
Ma vie
Tout
Ce qui vit
En moi
Autour de moi
Miliers de petites choses
Anodines
Qui forment
Le tout
La vie materielle
Tout
D’abord
Faire le ménage
Comme jamais avant
Balais
Serpière
Poussière
aspérgée
de liquide de nettoyage
essence d’orange
sur le bois
odeur chaleureuse
ensoleilée
présence de l’été
en plein hiver.

Plus qu’il y a de mes poèmes
Plus je vis entre eux
Parmi eux
Avec eux
En relation
Avec d’autres
Des portes
Des pistes
Des fenêtres
Qui s’ouvrent.

Ensuite
Le jardin
Devant la forêt
Plus loin
Sur la colline
garder l’espoir
continuer
imaginer
planter encore.

Il y a aussi

Les rencontres
Avec les Humains
Des proches
Très proches
Inconnus
Qui me font
Vivre
Dans ma peau
Ma pensée
Mon âme.

Le paysage
Enfin
Royaume de mon être
De mon retour
De mon aller
Vers l’horizon.

Joie fugace

Cela faisait longtemps que je n’étais pas sorti.

Strasbourg m’apparut dans un éblouissant manteau de silence.
Le ciel, d’un bleu étincelant, était profond et léger comme un songe.

Le froid mordant, la bise, réveillaient mon visage et mon âme engourdis.
Et soudain, au détour d’une rue:
LA CATHÉDRALE!

Imposante, sa flèche de grès rose ouvrait un chemin royal dans le bleu infini du ciel.
Défiant le monde et les âges, rien de ce qui fait nos tourments n’altèrera une seule de ses pierres.

Dans le silence des rues désertes, seul le gazouillis des oiseaux fêtant le printemps. 
Les arbres ont fleuri, et c’est une grâce!

Ma ville que je chéris, baignée de lumière et de silence…

Je m’emplis les poumons d’un air devenu aussi pur que dans les campagnes.
Respirer encore un peu, le calme, la paix, la douce joie qui m’environne.

Le temps de faire les courses, je ne me suis jamais senti aussi vivant.

Mais il me faut déjà rejoindre mon lieu de confinement »

Jérémie Goldschmidt 
le 25 mars 2020

début du confinement

nirgendwo eine grenze

da ist der wind
herrlich trügerisch
als trüge er jeden
wohin er will                      
die farben im blick
geruch der wechsel
von stadt und
land die felder
geometrisch
bebildert durchbrochen
vom blau des
scheinbar unbändigen
wasserlaufs
einzige bewegung
schimmernd
im licht nirgendwo
eine grenze
stillstand überall
bis auf die suche
nach menschen
das dorf ein
fahrrad der garten
die handschrift
des gärtners
kochs und träumers
intervall um intervall
hält an
der augenblick trägt
auch wenn wind
nachlässt und
selbst verweht

für Victor Saudan

Eva-Maria Berg

Seul et soli-terre

Seul être ou…
Être seul,
Sur cette planète 
En son linceul ?

Insigne signe,
Signe du destin ou…
Signe du déclin ?
Déclin du cygne ?

Du cygne blanc ?
Du cygne noir ?
Des clins d’yeux
Qu’un dieu nous assigne?

Dernier avertissement ?
Dernier coup de vent ?
Avant que ….. définitivement, D’un coup de balais,

Nous retournions à jamais…
Au plus profond du néant ?

Jean-Luc Villermain

aus dem leeren raum
noch atem schöpfen
ohne ihn all jenen
zu rauben die bereits
an schläuchen hängen
der letzten nabelschnur
des menschen

par l´espace vide
encore prendre son souffle
sans en priver
tous ceux qui sont déjà
branchés à des tuyaux
le dernier cordon ombilical
de l´être humain

Eva-Maria Berg

Si  le virus couronné m’épargne, alors je verrai :

Le premier matin

Le même amour.
L’éblouissement silencieux de l’enfant
Devant la beauté sage et féconde.

Le poignant désir de fondre
De m’unir à chaque éclat de pierre
D’enlacer mon sang au lait de la Terre.

La même violence
Celle d’être enfantée encore
Sur l’herbe légère des mamelons abrupts.

La merveilleuse sensation de m’étirer
D’appartenir à la plénitude du silence
Par tous les pores de ma chair ressuscitée.

Christiane Desvigne

Vers la forêt des lilas sauvages

Quatrième semaine d’altérité inversée
reclusion collective
miroir amer
de l’autre et du soi mis à mal
à quelques pas d’ici
au-delà des apparences et des frontières
une autre manière de pratiquer la même situation
profondément plus libre
humaine et respectueuse
de l’autre
sur le chemin du retour
vers la forêt
des lilas sauvages
chaque jour
une heure
une
un kilomètre
un
l’odeur est envoûtante
douce
parfumée
l’image du lilas apparaît
par moment
s’efface
odeur plus simple
moins transcendente
plus terre à terre
ombres blanches qui
traversent les troncs majestueux
des chênes qui
tout en haut
sur les cimes
commencent à déplier leurs feuilles d’un vert très clair
transformation des volumes
du bois
de jour en jour
émergence d’un intérieur
d’un extérieur
presque sous mes yeux dans l’expiration de la terre.

Zum Adänke an Nathan Katz

Version en alémanique pour Jean-Christophe Meyer

Diefi Stilli i dr Mitti vom Dorf
Niemerds uf dr Stroos
Nid ei Wage
Wo verbyfahrt
Stundelang
Stilli us enere andere Zyt
Stilli usserhalb vo dr Zyt

Ä Wäihje goht dur dr blüjendi Hoschtet

D’Amsel singt ufsmol
Christallin
Voll Melodiä

Wyte Himmel
Häll und blau

D’Luft isch
Ysig

Dröhne vom Himmel
Helikoptr
Geischterschiff

Bild vo Chrieg
Bild vo Bsezig

Beschränkigsüberwachig
Gränzüberwachig

Verbott zunenader z’cho

S’Dreyland
Verloo
Zerrisse
Eimol mee.

Victor Saudan

Image : Agnès Kuster-Fernex