Retour à Champs Garot

Image originale d'Agnès Kuster-Fernex

Au moment du décès de son beau-père, le narrateur se trouve par hasard dans le village d’origine de ce dernier, en Drôme provençale. Suite à certaines découvertes qu’il fait au sujet du défunt, il se met à la recherche d’un légendaire champs abandonné appartenant à la famille de son beau-père, le Champs Garot…

Extrait de “Retour à Champs Garot”

Toutes les fleurs se veulent changer en fruits
Les matins se muer en soirées ;
Sur terre nulle éternité,
Tout change, tout s’enfuit

(Hermann Hesse)

Jean, le père de Patrick est mort à minuit et demi. Un long moment de transition entre vie et mort prend fin. Un coma suite à un infarctus, géré selon un certain protocole par les médecins. Ainsi se termine également une période bien bizarre pour nous : être ici à Chantemerle dans le village d’origine de Jean qu’il a quitté il y a plus de 60 ans pour rejoindre d’autres terres, loin de ce lieu de souffrance, de solitude, d’espoir et de rêves perdus. Période bizarre considérant que nous nous trouvons ici dans le lieux d’origine, lieu du drame de la jeunesse de Jean tandis que celui-là est en train de mourir à Bordeaux en terre d’exil dirait-on, région d’origine de sa femme, disparue depuis bien longtemps déjà. Si nous, Patrick et moi, nous sommes ici cet été, pour ce moment très précis du départ de Jean, c’est, dirait-on, par hasard : j’avais cherché en début d’année un gite en Drôme pour y passer les vacances d’été et je suis tombé sur celui du Gré à Chantemerle. C’est l‘agonie et la mort de Jean loin de son lieu d’origine qui soudain remplissent de sens dramatique l’espace de notre existence ici : lieux, personnes, dates, histoires autour de sa vie sont d’un coup rempli de tension, de vie, de contrainte, de nécessité de connaissances.

Un garçon aux cheveux roux essaie d’attraper les poissons rouges (la plupart n’est pas rouge) qui vivent dans la fontaine du village qui se trouve juste en face du bistrot sur la terrasse duquel je suis installé pour écrire et dont le nom y fait allusion.

Patrick vient de partir pour Arcachon où il s’occupera de l’enterrement de son père ensemble avec Anne-Marie, sa soeur et Michel, son beau-frère. Moi de mon coté j’ai décidé de rester ici dans le lieu d’origine de Jean pendant ce temps. Lieu d’origine aussi des maux qui ont hanté la vie de Jean et de sa famille et qui les hante encore aujourd’hui. En rentrant tard le soir, il fait presque nuit, je parcours les vignobles, bosquets de l’enfance de Jean. Je sens une présence. Des chauve-souris volent autours de moi, un rouge gorge vient de finir sa mélodie. Soudain des voix, des cris, joyeux, menaçants, un chant provoquant qui sort de la forêt, qui sort des champs. Les sous-bois des Bruyères sont déjà sombres. Quelque chose qui bouge. Je presse le pas. Le travail de libération des énergies que nous avons commencé ensemble avec Patrick depuis notre arrivée ici permettra peut-être un déroulement plus harmonieux des choses après la mort et pour la vie…Une fois de plus je sens cette nécessité d’écrire et de commenter ce que je suis en train de faire. L’écriture , la « méta-écriture » : chance ou danger ? C’est avant tout une question de composition, de structuration, de choix des thématiques et sous-thématiques : la vie de Jean à Chantemerle, l’art de vieillir, description de certains lieux ici : la maison du grand–père, le lavoir, les ruelles, les crevasses, le cimetière, le champs garrot, l’ histoire du village, etc. C’est aussi une question de choix par rapport à la forme globale du texte : un mélange de fragments plus ou moins mis en relation entre eux, un journal intime, une lettre adressée à Jean, des lettres à différentes personnes ? Et ensuite le choix du geste du texte : linéarité ou écriture en spirale, c’est-à-dire la même chose dite plusieurs fois par des voix différentes, exprimée sous des points de vue différents ? Pourquoi cette situation bizarre ? Pourquoi sommes-nous ici, dans le village d’origine de Jean, « par hasard » au moment où Jean est en train de mourir dans un hôpital à Bordeaux ? Quel est le lien secret entre lieu d’origine, lieu des premières expériences de la vie et lieu de la mort ? Soudain, je sens comme une mission. Libérer les parties d’âme de Jean bloquées ici, âme qui n’a pas pu faire le travail nécessaire pour résoudre les contradictions des débuts de sa vie : abandon, enfermement, haine, séparation, exploitation, fuite. Pour rejoindre finalement l’armée. L’armée qui remplacera toute la culture familiale avec ses droits et ses devoirs avec ses rituels et ses secrets. Tout ce qu’il n’avait pas pu vivre dans sa propre famille, sa mère ayant disparu quelques années après sa naissance sans laisser de traces. Après les guerres coloniales (Indochine, Algérie) il essaie de s’ancrer en tant que père de famille, mais toujours installé loin de chez lui (Freiburg, Metz, Arcachon) alors que c’est un rural lié à son potager à ses lapins son ail de la Drôme provençale. Et il restera définitivement là-bas au bord de la grande dune où il sera enterré demain dans un tombeau familial voulu par sa femme et non pas dans ce grand tombeau des Rossignol en granit gris ici au cimetière de Chantemerle la feuille en pierre grise restant presque vide : Marius R. 1862-1911, Augustine R. 1873 -1946, Paul (le père de Jean – haï renié retrouvé un jour grâce à la démarche de la tante Rose dans la vieille maison noircie de graisse de fumée de vie qui passe en face le lavoir à coté la vieille qui habite avec ses chèvres) 1901-1984 (…)

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Image: Agnès Kuster-Fernex